Il convient à un narrateur savant ou à un personnage d’une époque. Mis dans la bouche d’un adolescent d’aujourd’hui, il paraîtrait grotesque. Le registre commande.
Je défends son emploi dans la poésie et dans les textes de ton élevé, où il donne une couleur. Il fait partie du patrimoine de la langue, et j’aime qu’on s’en serve avec mesure.
Pour résumer : à l’oral et dans les dialogues, le présent ; dans un récit de ton soutenu, l’imparfait possible mais jamais obligatoire. L’essentiel est de rester cohérent d’un bout à l’autre.
Pour être précis, je suivrais volontiers @Accord_du_participe sur ce résumé, mais on distinguera deux choses : la cohérence de registre dont vous parlez, et la cohérence de point de vue narratif. Dans une saga qui alterne un narrateur omniscient au ton classique et des dialogues contemporains, l’imparfait du subjonctif peut très bien vivre dans les passages de narration pure et disparaître dès qu’on entre dans la voix d’un personnage jeune. C’est ce que font Zola ou Tolstoï, si je puis dire : le narrateur garde une langue élevée, les personnages parlent leur époque. Le problème, à mon sens, apparaît surtout quand l’auteur n’a pas tranché à l’avance ce registre narrateur/personnages, et bricole au fil des pages. D’où l’intérêt, encore une fois, de fixer ces choix avant d’écrire plutôt que de les découvrir au chapitre dix.
Je rejoindrais @ArpentDesChapitres sur un point précis : la règle de concordance stricte voulait l’imparfait du subjonctif après un verbe principal au passé composé, à l’imparfait ou au passé simple, dans une subordonnée introduite par que. Cette règle n’a jamais disparu des grammaires, elle a seulement cessé d’être appliquée systématiquement à l’oral et dans l’écrit courant. Ce n’est donc pas la règle qui est morte, c’est son emploi obligatoire. Dans un texte, c’est un choix de registre, pas une faute si on ne l’emploie pas, et ce n’est pas une élégance automatique si on l’emploie. Ce que je reprocherais, en revanche, c’est de l’utiliser à moitié : une phrase qui mélange un subjonctif imparfait soigné et une syntaxe relâchée autour sonne fausse, exactement comme une virgule mal placée peut inverser le sens d’une phrase par ailleurs correcte.
Pour ma part, à bien y réfléchir, je trouve qu’on oublie souvent l’effet de souffle que donne l’imparfait du subjonctif dans un grand récit historique. Chez Yourcenar, cette forme participe d’une respiration lente, d’une distance avec les événements qui convient parfaitement à une fresque. Je ne l’emploierais jamais dans un dialogue, @Lecteur_de_classiques a raison sur ce point, mais dans la narration d’un roman qui couvre plusieurs générations, le présent de narration m’agace déjà bien assez sans qu’on vienne en plus aplatir toute la syntaxe. Un récit qui prend le temps de ses phrases peut se permettre ces formes anciennes, pourvu, comme le dit @ObservatriceDesVirgules, qu’on ne les mélange pas à une langue relâchée dans la même page.
Que voulez-vous, cette discussion me ravit. On parle beaucoup de la prose ici, mais permettez-moi de ramener le sujet vers la poésie, où l’imparfait du subjonctif n’a jamais été une coquetterie : il est souvent la seule forme qui tienne la mesure et la musicalité du vers. Chez Hugo, cette forme n’est pas un ornement d’époque, elle structure le souffle de l’alexandrin. L’alexandrin n’est pas mort, et le subjonctif imparfait moins encore quand il sert la forme fixe. Cela dit, je rejoins @CaravelleEncrée : hors de la contrainte, qu’elle soit métrique ou narrative comme dans le roman historique, cette forme devient un bibelot qu’on sort pour faire joli, et c’est précisément ce que je reproche à une certaine poésie contemporaine qui se dispense de toute musicalité tout en singeant des tournures anciennes sans en comprendre la nécessité.