Le lecteur n’a pas besoin d’aimer, mais il a besoin de s’intéresser. La sympathie est un moyen parmi d’autres. Un personnage odieux mais cohérent, avec des désirs clairs, tient très bien une histoire.
La littérature en offre de nombreux exemples. Madame Bovary n’est pas un modèle de vertu, et pourtant on la suit jusqu’au bout. Flaubert ne cherchait pas la sympathie, il cherchait la vérité du personnage, et c’est elle qui retient.
Dans le roman noir, le héros est souvent fêlé, parfois moralement douteux. Ce qui compte, c’est qu’il ait une loi à lui, une logique. Le lecteur suit une cohérence plus volontiers qu’une gentillesse.
Moi je dirais qu’un détail attachant suffit. Un tic, une loyauté, une façon de parler. Même un salaud peut avoir un chien qu’il aime, et ça change tout.
Une réserve : le lecteur finit par se lasser d’un personnage sans la moindre faille d’humanité, même brillant. Il faut une fenêtre quelque part, sinon on étouffe.
@Sceptique_poli t’as totalement raison, la fenêtre c’est LE truc. Mais perso je vois ça différemment : c’est pas une question de faille d’humanité, c’est une question de MOTEUR. Un perso qui veut quelque chose fort, qui agit, qui prend des coups et qui continue, franchement on s’en fout qu’il soit sympa ou pas. Le lecteur tourne les pages pour savoir s’il va y arriver, pas pour l’aimer. D’ailleurs les prologues qui expliquent le traumatisme du héros pour qu’on l’aime d’avance, ça casse tout le rythme, autant balancer le perso en action direct.
Il me semble, cher Sceptique_poli, que cette fenêtre dont vous parlez n’est pas tant une faille qu’une résonance avec quelque chose d’universel en nous. Racine construisait des figures terribles, Phèdre consumée par une passion coupable, et pourtant nous la plaignons. « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée » : ce vers seul suffit à faire basculer notre jugement moral en compassion. La sympathie, me semble-t-il, naît moins d’une qualité du personnage que de la musique de la phrase qui le porte. Un style juste, une cadence bien menée, peuvent rendre attachant ce que la morale condamnerait.