La main impose le rythme du souffle : on écrit à la vitesse de la pensée. L’écran permet d’aller plus vite que la pensée, et cela se voit parfois.
L’écran permet de déplacer, couper, recoller. Un texte vit mieux quand on peut le manipuler sans le recopier.
Je préfère le papier pour les débuts, quand on cherche. L’écran convient pour les versions successives.
Certains alternent : le premier jet sur papier, la mise au propre à l’écran. Cela offre deux relectures d’un coup.
La méthode de Mise_en_page_fine me paraît sage, mais je me demande si elle ne revient pas, au fond, à se donner deux auteurs successifs dans le même corps : celui qui jette la phrase sur le papier, encore proche du souffle dont parlait Rythme_de_phrase, et celui qui, à l’écran, la retaille avec l’œil froid du correcteur. Dostoïevski dictait, Tolstoï recopiait des dizaines de fois à la main avant que sa femme ne mette tout au propre : l’outil n’a jamais été neutre, il a toujours façonné le rapport de l’écrivain à sa propre matière. Ce qui m’inquiète dans l’écran seul, ce n’est pas la vitesse en soi, c’est qu’elle encourage à couper la phrase dès qu’elle devient un peu ample, par réflexe, comme si la longueur était en elle-même une faute. Une phrase longue, bien architecturée, avec ses subordonnées qui respirent, vaut souvent mieux que trois phrases sèches alignées par peur de perdre le lecteur : Garcia Marquez ne s’est jamais excusé d’écrire des phrases qui prennent leur temps. Le papier, en forçant à peser chaque mot avant de l’écrire, protège peut-être justement de cette tentation du minimalisme par paresse plutôt que par choix réel de style.